

Rien n'a jamais été simple concernant Depeche Mode. Le groupe anglais, depuis sa création, en 1981, n'a pas eu une carrière, mais plusieurs. Successions d'incarnations plus ou moins épanouies, au gré des divorces (départ du membre fondateur Vince Clarke dès 1982) et des crises d'ego : d'abord archétype idéal de la new wave ligne claire, DM a gagné en épaisseur et en gravité à mesure que le chanteur Dave Gahan et le musicien touche-à-tout Martin Gore sombraient, sinon dans la dépression, en tout cas dans une fascination sans limites pour le spleen menaçant et la morbidité.
Productrice d'une musique régulièrement sous-estimée par la critique mais célébrée par un fan-club planétaire, cette capacité à chanter l'ennui, la désolation, mais aussi la quête de rédemption, aura par ailleurs donné corps à un univers sonore puissant et complexe, mélange d'électro malmenée et de pop sombre et hautement mélodique. Difficile de citer un autre groupe « fin de siècle » pareillement prolifique et immédiatement identifiable. Cela pourrait suffire à nourrir des pages d'hommage, mais il se trouve qu'un nouvel album paraît ces jours-ci (1), et qu'il est à lui seul un vibrant résumé de tout ce que Depeche Mode offre à aimer.
D'abord parce que l'écriture mélodique reste, sur Playing the angel, d'une éloquence rare : combien de groupes à guitares à la mode aimeraient signer des choses aussi raffinées que John the revelator ou Nothing's impossible ! Ensuite parce que Dave Gahan, à nouveau en très grande forme, n'a pas d'âge - l'état civil nous dit qu'il a 43 ans, sa voix de Dorian Gray nous jure que non. Ce type et les chansons qu'il fait vivre sont une parade contre le temps qui use. Enfin, comme toujours chez les laborantins anglais, il y a le plaisir du son : le métal malmené, la forge à pop obscure. Un monde en soi. Depeche Mode, à l'heure de son Everest, malaxe une sorte de blues moderne assez radical, mais fait ça avec une grâce et une précision qui doivent donner le tournis à nombre de leurs admirateurs laborieux, de Moby à Daft Punk.
Commentaires